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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 09:43

« Je suis ingénieur, mais ça ne m’intéresse pas plus que ça. J’ai toujours voulu être berger et élever des moutons en Ardèche. », « J’ai fait 5 ans d’étude, je passe mes journées à faire des additions. Tout ce que j’ai appris ne me sert finalement à rien.», «J’aurais bien fait des études littéraires ou sociales, mais on m’a martelé qu’il n’y avait pas de débouchés. Je me suis fatigué à bosser des matières ennuyeuses pendant des années en espérant que j’aurais un job solide au bout ; et maintenant que j’ai mon diplôme,  j’enchaîne les CDD à temps partiel payés au SMIC… », « J’en ai marre de tout donner, de partir tous les matins à 7h et de rentrer tous les soirs à 20h,  et de continuer à galérer pour manger des casseroles de pâtes et pour me payer un 20 mètres carrés tout miteux»… Voilà ce que l’on peut entendre quotidiennement en tendant l’oreille en France, cinquième puissance économique mondiale.

Ne faut-il donc pas être complètement sourd aux maux de la société pour affirmer que les émeutiers des banlieues de 2005, de Grenoble en 2010 ou, plus récemment, des pays voisins ne portent aucun « message politique »?

Le message est pourtant simple: de nombreux jeunes ne cautionnent pas le système actuel qu’ils jugent profondément injuste et dénué de sens.

Que le système soit injuste, j’imagine que personne n’osera le contester. Les faits sont là. Comme le démontre les chiffres récemment publiés sur les inégalités en France, les écarts entre les plus riches et les plus pauvres ne font que se creuser. C’est injuste, et sans doute suffisant pour justifier n’importe quelle révolte. Mais par cet article, c’est plutôt sur la vacuité de sens de notre modèle de société trop porté vers une obsessionnelle croissance économique que je voudrais m’attarder.

Soumise aux pressions des marchés, l’école, de plus en plus délaissée par l’Etat, tend à aspirer les enfants dans une machine scolaire infernale, pour ensuite recracher vingt ans plus tard soit des agents économiquement productifs soit des ratés. Ainsi, tant qu’un élève aura de bonnes notes, on lui conseillera vivement de suivre la voie royale: seconde générale, première scientifique, option mathématique, maths sup, etc. On ne cherchera pas à savoir ce que l’élève veut faire de sa vie. De toute façon, lui-même n’en sait rien, car bien souvent ni l’école ni la vie de tous les jours ne lui donne les moyens de savoir ce qu’est un métier.

Aider les élèves à trouver leur voie coûterait bien trop cher, mieux vaut fabriquer un maximum de travailleurs hautement rentables. Ce que l’on oublie en soutenant un tel raisonnement, c’est que les êtres humains ne sont pas des machines, et que pour construire une société pleine de vitalité, l’épanouissement de chacun est indispensable. Un artisan amoureux de son travail apportera beaucoup plus à ses contemporains qu’un ingénieur dépressif ne comprenant pas le sens de son métier.

En série scientifique, plein de jeunes se battent pour devenir ingénieur, car on leur dit que c’est le seul moyen d’avoir une situation stable et confortable, mais la grande majorité ne sait même pas expliquer ce qu’est au juste un ingénieur. C’est du formatage : la France veut des ingénieurs, car statistiquement, ils font plus grimper le Produit Intérieur Brut que les agriculteurs ou que les poètes. Les jeunes sont fragiles; et la société abuse de leur faiblesse, de leur indécision pour les pousser dans des voies qu’ils choisissent rarement en connaissance de causes et qui engagent toute leur vie.

Pour maintenir l’ordre, pour que les élèves filent sagement dans l’entonnoir, on n’utilise une arme redoutable: l’angoisse. Les télés, les radios, les politiques, les profs, les parents, toute la société dans son ensemble angoisse la jeunesse. « La situation est grave, nous sommes en crise ». Il faut entrer dans la « guerre économique ». Les plus faibles sombreront dans le chômage, et finiront à la rue. « De toute façon, il n’y a plus d’argent dans les caisses ; et on ne va pas taxer les riches, les spéculateurs et les capitaux, car sinon tout partira à l’étranger… ».  « Tremblez, enfants de la cinquième puissance mondiale : si vous ne voulez pas crever de faim, travaillez, étudiez vos mathématiques, devenez ingénieurs, faites-nous des plans d’avions de chasse et de centrales nucléaires. »

Ce sont généralement les enfants des familles les plus modestes qui sont le plus sensible à ce stress, à ce chantage, car leur échec ne peut que très difficilement être financièrement amorti par la famille (et encore moins par un Etat de moins en moins soucieux des questions d’équité sociale). Pour eux, tout tâtonnement est proscrit, il faut foncer tête baissée dans l’entonnoir.

La sélection est rude, voire même impitoyable pour beaucoup d’enfants issus de milieux modestes. Le lycée est, pour certains, un véritable enfer dans lequel la moindre mauvaise note est susceptible de faire chuter lourdement une moyenne; et une mauvaise moyenne dans une discipline clé peut, à son tour, considérablement réduire les chances d’un élève d’être pris en classe préparatoire, BTS, etc. Avoir de bonnes notes ne suffit pas, il faut aussi être bien classé; et la compétition commence dès le collège et s’intensifie avec les années d’études. Elle peut devenir terrible lorsqu’il s’agit des concours de médecine ou d’entrée aux grandes écoles. Bien souvent, la soif de la réussite prend le dessus sur le désir d’apprendre. Il faut être meilleur que les autres, c’est-à-dire avoir de meilleures notes que les autres. En première année de médecine, comprendre est presque anecdotique, tout ce qui compte, c’est de savoir, par cœur, mot pour mot, des centaines de pages.

Les notes sont un langage rudimentaire, un moyen d’évaluer de la façon la plus synthétique possible un élève. On pourrait sans doute les remplacer par des explications, mais ça nuirait à l’établissement, aussi inéquitable soit-il, des hiérarchies. Réduire les personnes, le monde à une série de chiffres : ça n’a aucun sens, mais c’est la grande ambition des sociétés modernes. Les élèves ne sont pas tous égaux, ne sont pas tous issus des mêmes milieux, n’ont pas tous les mêmes capacités intellectuelles et physiques; et pourtant, l’école les compare, les met en compétition, puis les sélectionne. Plutôt que de confronter les élèves aux injustices les plus primitives, le rôle du système éducatif ne devrait-il pas être de les en protéger?

Ma traversée de l’univers scolaire m’a donné le sentiment que la créativité, la compréhension du monde et de la vie n’étaient pas des priorités, et que ce qui importait avant tout c’était de former, de formater des travailleurs économiquement rentables et performants. En d’autres termes, de produire les outils de production dont l’économie libérale a besoin. Le rapprochement du monde de l’entreprise et de l’Université va dans ce sens.

L’Art, la Philosophie et la Poésie sont des disciplines pleines de sens qui peuvent orienter une vie. Le système scolaire les néglige de plus en plus. L’Histoire et la Géographie sont en option en Terminale S; discipline évidemment inutile pour former, à titre d’exemple, nos futurs ingénieurs nucléaires. Il me semble qu’assez tôt dans le cursus, les "matheux" sont assimilés à des génies, les économistes à des prophètes, les poètes à des cancres et les philosophes à des choses inutiles. Il serait vraiment triste qu’au lieu d’aider les élèves à donner du sens à leur vie, l’école se contente de les transformer en machines à calculer. En ces périodes d’austérité, il semble impératif de rester vigilant face à ces questions.

A force de négliger les aspirations de la jeunesse, la société donne naissance à des générations en souffrance, à des adultes qui doutent de plus en plus du sens de leur travail, et il ne faut pas s’étonner qu’un jour ou l’autre, une génération se réveille subitement pour refuser un monde qu’elle n’a jamais eu l’occasion de choisir.

 

Texte de Matthieu Stelvio

Note : Ce texte est la première version de "Petit, je voulais être boulanger, mais j'étais bon en maths" publié sur Rue89. Page ouverte 394 000 fois sur Rue89 (à la date du 3 juin 2013).

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Published by Matthieu Stelvio - dans Révoltes et iniquités
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commentaires

Julie B 15/06/2012 00:20

Bonsoir,ça fait à la fois du bien et du mal de lire ce genre d'article...Du bien parcequ'il m'arrive parfois de penser que tout le monde s'en fiche et que je ne dois pas être normale pour avoir ce
genre d'idées,alors on finit par les laisser de coté pour ne pas trop en souffrir..
Hélas cet épanouissement dépend grandement de notre rapport aux autres et alors que nous avons besoin les uns des autres pour exister,l'individualisme semble être une « valeur » de la société
actuelle,et l'on peut s'en apercevoir au quotidien:17h sortie de cours,il me suffit d'arpenter les boulevard pour le vivre: croisée d'une foule de fantômes qui s'ignorent les uns les
autres,œillères et écouteurs dans les oreilles...
Le système économique d'aujourd'hui nous impose malheureusement de lutter,l'emporter sur l'autre,être premier,être compétitif,ce qui est catastrophique. En effet combien de fois ai-je bouillonné
intérieurement en entendant la question: »Alors t'es combien? » (d'ailleurs elle ne veut rien dire)
Ou combien de parents ont un jour dit,disent ou diront à leur enfant:« J'espère que tu seras premier ».Tu parles. Surement le fameux déclencheur,le point de départ dans le cerveau du p'tit,qui
jusque là n'avait comme ennemis en tête que le grand méchant loup,Shere Khan ou le capitaine Crochet.
Mais mince! L'école n'est elle pas censée apprendre l'art de la rencontre?
Il n'y a autour de nous que des différences,et pas de hiérarchie. Et pourtant chaque enfant lutte pour l'emporter sur l'autre alors que notre société pourrait être construite sans compétition.
Dans un monde ou le « On pense donc tu suis » est à l'œuvre,nous devrions songer au « tu es donc je suis » (Actuellement à 3 jours du BAC et donc au cœur de cette foutue pression,enfin je crois..)

Matthieu Stelvio 15/04/2013 23:10



Merci pour ce témoignage !



Antoine 08/05/2012 21:13

j'adhère totalement à votre propos...
Votre texte me rappelle ma situation: je suis en première année de fac et apprécie les sciences. Le lycée fut période très stressante étant donné que tout le monde me poussait à aller dans une
classe préparatoire scientifique. Or, je suis allé à l'université, filière tant dénigrée par mes camarades et mes anciens profs.
(Mon rêve est de devenir enseignant-chercheur...)
Maintenant, beaucoup de personnes me disent que j'ai une trop grande ambition... En Bref, si je n'ai pas fait L'ENS, je suis cuit...
Mais bon, j'ai besoin de beaucoup de temps pour apprendre et je n'aime pas le bachotage...
Mon exemple est clair: On vous pousse vers une voie sans prendre en compte ce qui pourrait le mieux vous convenir: il faut absolument rentrer dans un carcan sinon on ne réussit pas sa vie...
Ne cherchons plus à savoir pourquoi la France est le premier pays consommateur de médicaments contre la dépression ....

Matthieu 10/05/2012 14:31



Je vous remercie pour votre témoignage, et je vous souhaite de trouver votre voie. Je crois que le mieux est de s'écouter soi avant d'écouter les autres.



Matthieu Stelvio 20/10/2011 20:05


Merci pour votre témoignage, Syl37. Je vous rejoins sur de nombreux points (tous?).

Vous êtes le premier a posté un commentaire sur mon blog, ça m'encourage à persévérer. Grâce à vous, je me dis que je n'écris peut-être pas pour rien.

Sur Rue89, les réactions ont été nombreuses et très diverses. C'est très bien comme ça: c'est la démocratie, chacun a sa liberté de parole. Dans cet article, je parle des élèves qui suivent le
système, et je ne parle pas des élèves que le système rejete. Je suis heureux que mon article permette à ceux qui n'ont pas pu faire d'études d'exprimer leur colère.


Syl37 19/10/2011 10:23


Bonjour,
Je voulais vous dire que je partage à 100% votre vision du système qui est extrêmement juste. J'ai été choquée par les commentaires qui ont été postés sur le site RUE89 ; il apparaît que les gens
n'ont absolument pas compris la subtilité de votre propos. En aucun cas, vous faîtes état d'une plainte mais vous dénoncez très justement un système qui va droit dans le mur et que nous paierons
extrêmement cher c'est-à-dire jusqu'au sang... Lorsque cette société ne sera plus peuplée que d'êtres complètement frustrés dont la vie sera totalement dépourvue de sens, les gens se révolteront
contre ce monde de fric qui n'engendre que des robots-consommateurs et surtout pas des penseurs. Il suffit d'écouter le niveau pitoyable des messages publicitaires sur les ondes radiophoniques pour
voir à quel point les professionnels formatés de la Com nous prennent pour de profonds débiles manipulables à merci.
J'ai personnellement un garçon de 13 ans qui travaille assez bien à l'école et qui martèle, depuis 2 ans, qu'il veut être traiteur. S'il maintient cette idée, je pense que je le laisserai aller
dans cette voie bien qu'il soit tout à fait capable de faire des études. Par expérience personnelle, je sais qu'on se bat corps et âme pour une passion et qu'on est comme un automate qui subit
lorsqu'on suit la pseudo-normalité de cette société. Même si la marge de manoeuvre est parfois étroite dans ce monde, il vaut mieux être acteur plutôt que spectateur de sa propre vie et savoir
écouter sa petite voix intérieure en dépit de toutes les voix extérieures qui vont vous décourager voire vous traiter d'idiot si vous ne restez pas sur le rail. C'est le prix à payer pour certains
choix de vie qui rapporteront peut-être peu d'argent mais tellement de satisfaction. Là est toute la question que vous avez posée dans votre article et que très peu de personnes ont comprise :
beaucoup diront que vous avez réussi dans la vie parce que vous faîtes un métier qui est encore le rêve de nombreux parents pour leurs enfants mais la question essentielle n'est-elle pas la
suivante ? Ai-je réussi MA vie ? Et la réponse, comme vous le savez probablement, ne passe pas par le triangle Etudes/Argent/Conso ! N'oubliez jamais qu'on peut prendre un autre chemin à tout
âge... et je vous souhaite bien sincèrement de trouver le vôtre.
Bonne route

Sby37