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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 13:00

Petit, je voulais être boulanger, puis facteur, puis berger. On m'a poussé à faire des études. On m'a expliqué que c'était le seul moyen de réussir ma vie, de gagner de l'argent, de m'épanouir dans un métier. J'ai enduré de longues heures, de longues années de cours. Je me suis ennuyé, ennuyé et encore ennuyé sur des dizaines, des centaines, des milliers de chaises.

Et maintenant que j'ai cinq années d'étude en poche, que je travaille - je suis ingénieur, je passe mes journées à concevoir des cuillères en plastique à moindre coût, pour environ 1700 euros par mois - je continue à m'ennuyer, et regrette profondément de n'avoir pas écouté le petit enfant qui voulait élever ses moutons en Ardèche.*

Et autour de moi, lorsque je tends l'oreille, voici ce qui tombe dedans :

  • « J'ai fait cinq ans d'étude, je passe mes journées à faire des additions. Tout ce que j'ai appris ne me sert finalement à rien. »
  • « J'aurais bien fait des études littéraires ou sociales, mais on m'a martelé qu'il n'y avait pas de débouchés. Je me suis fatigué à bosser des matières ennuyeuses pendant des années en espérant que j'aurais un travail solide au bout ; et maintenant que j'ai mon diplôme, j'enchaîne les CDD à temps partiel payés au smic... »
  • « J'en ai marre de tout donner, de partir tous les matins à 7 heures et de rentrer tous les soirs à 20 heures, et de continuer à galérer pour manger des casseroles de pâtes et pour me payer un 20 m2 tout miteux »…

Des agents économiquement productifs ou des ratés

Soumise aux pressions des marchés, l'école, de plus en plus délaissée par l'Etat, tend à aspirer les enfants dans une machine scolaire infernale, pour ensuite recracher vingt ans plus tard soit des agents économiquement productifs, soit des ratés.

Ainsi, tant qu'un élève aura de bonnes notes, on lui conseillera vivement de suivre la voie royale : seconde générale, première scientifique, option mathématiques, maths sup, etc.

On ne cherchera pas à savoir ce que l'élève veut faire de sa vie. De toute façon, lui-même n'en sait rien, car bien souvent ni l'école ni la vie de tous les jours ne lui donnent les moyens de savoir ce qu'est un métier, ou tout du moins un métier différent de celui de ses parents.

Pour maintenir l'ordre : l'angoisse

En série scientifique, plein de jeunes se battent pour devenir ingénieurs, car on leur dit que c'est le seul moyen d'avoir une situation stable et confortable, mais la grande majorité ne sait même pas expliquer ce qu'est au juste un ingénieur. C'est du formatage : la France veut des ingénieurs, car statistiquement, ils font plus grimper le produit intérieur brut que les agriculteurs ou que les poètes.

On abuse de l'indécision pour les pousser dans des voies qu'ils choisissent rarement en connaissance de cause et qui engagent toute leur vie.

Pour maintenir l'ordre, pour que les élèves filent sagement dans l'entonnoir, on utilise une arme redoutable : l'angoisse. Les télés, les radios, les politiques, les profs, les parents, toute la société dans son ensemble angoisse la jeunesse :

  • « La situation est grave, nous sommes en crise ». Il faut entrer dans la « guerre économique » ;
  • « Les plus faibles sombreront dans le chômage, et finiront à la rue » ;
  • « De toute façon, il n'y a plus d'argent dans les caisses ; et on ne va pas taxer les riches, les spéculateurs et les capitaux, car sinon tout partira à l'étranger… » ;
  • « Tremblez, enfants de la cinquième puissance mondiale : si vous ne voulez pas crever de faim, travaillez, étudiez vos mathématiques, devenez ingénieurs, faites-nous des plans d'avions de chasse et de centrales nucléaires. »

Premières victimes : les enfants des classes modestes

Ce sont généralement les enfants des familles les plus modestes qui sont le plus sensibles à ce stress, à ce chantage, car leur échec ne peut que très difficilement être financièrement amorti par la famille. Et encore moins par un Etat de moins en moins soucieux des questions d'équité sociale (car ne l'oublions pas : dans un monde où l'on donne des centaines de milliards aux banques, l'équité, ça coûte trop cher).

Pour ces enfants modestes, tout tâtonnement est proscrit, il faut foncer tête baissée dans l'entonnoir. Je n'oublierai jamais ces heures d'angoisse qui précédaient les contrôles de mathématiques – coefficient 9 –, de physique – coefficient 6 –, ces heures à faire et à refaire toujours les mêmes exercices, ces heures où ma place en classe préparatoire, où tout mon avenir se jouait. Ces heures et ces années où l'école abrutit plus qu'elle n'élève.

Le lycée est, pour certains, un véritable enfer dans lequel la moindre mauvaise note est susceptible de faire chuter lourdement une moyenne ; et une mauvaise moyenne dans une discipline clé peut, à son tour, considérablement réduire les chances d'un élève d'être pris en classe préparatoire, BTS, etc.

Avoir de bonnes notes ne suffit pas, il faut aussi être bien classé ; et la compétition commence dès le collège et s'intensifie avec les années d'études. Elle peut devenir terrible lorsqu'il s'agit des concours de médecine ou d'entrée aux grandes écoles. Bien souvent, la soif de la réussite prend le dessus sur le désir d'apprendre.

Matheux = génies, philosophes = inutiles

L'art, la philosophie et la poésie sont des disciplines pleines de sens qui peuvent orienter une vie. Le système scolaire les néglige de plus en plus. L'histoire et la géographie sont désormais en option en terminale S ; disciplines évidemment inutiles pour former, à titre d'exemple, nos futurs ingénieurs nucléaires.

Il me semble qu'assez tôt dans le cursus, les « matheux » sont assimilés à des génies, les économistes à des prophètes, les poètes à des cancres et les philosophes à des choses inutiles. Il serait vraiment triste qu'au lieu d'aider les élèves à donner du sens à leur vie, l'école se contente de les transformer en
machines à calculer.

A force de négliger les aspirations de la jeunesse, la société donne naissance à des générations en souffrance, à des adultes qui doutent de plus en plus du sens de leur travail, et il ne faut pas s'étonner qu'un jour ou l'autre, une génération se réveille subitement pour refuser un monde qu'elle n'a jamais eu l'occasion de choisir.

La force et l'énergie des révoltés, des indignés sont, pour moi et pour beaucoup, une grande espérance.

Matthieu Stelvio (version Rue89 ; 394 000 visites à la date du 3 juin 2013)

 

http://www.rue89.com/2011/10/15/petit-je-voulais-etre-boulanger-mais-jetais-bon-en-maths-225582 

Première version du texte : http://lenvol.over-blog.org/article-le-syndrome-du-jeune-qui-refuse-le-systeme-84330219.html

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Published by Matthieu Stelvio - dans Révoltes et iniquités
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commentaires

anonyme 01/08/2015 23:11

Bonjour, j'ai suivi le lien suite à la lecture et au partage de votre article. Comme beaucoup ici ns avons eu le même genre de parcours, élève "doué" alors on lui fait suivre une voie, pas besoin de réfléchir, ou qd on réfléchit, on déçoit... Le plus ironique? c'est que mes jolis diplômes m'empêchent de suivre la formation cap que je souhaite maintenant, des années après, j'imagine qu'on appelle ça la discrimination positive! je trouverai un moyen ;) j'espère que par chez vous le vent souffle ds le bon sens!

Christelle 08/07/2013 18:26

Bonjour, et merci pour cet article très bien senti. Le plus triste dans cette pseudo-hiérarchie de la réussite qui condamne et tue dans l’œuf toute velléité littéraire, artistique, philosophique,
humanitaire, ou que sais-je, c'est qu'elle existe depuis très longtemps, qu'elle perdure contre vents et marées... Rien ne change! J'ai moi-même été victime d'un lavage de cerveau en classe de
seconde pour choisir la filière S au détriment de mon choix de cœur qui était la filière L, parce que j'étais bonne élève, parce que la L "c'était la voie de garage", parce que la S, "c'était la
porte ouverte à toutes les carrières", etc. J'ai cessé de faire des maths à la seconde où j'ai obtenu mon bac C comme on l'appelait à l'époque. C'était il y a 26 ans. Aujourd'hui, je suis
enseignante en lettres, et je dois me battre contre certains profs de mathématiques qui déclarent encore, le plus sérieusement du monde, à de bons élèves que la filière L séduit: "Des études
littéraires? Mais tu vas rater ta vie!", ou, variante, "Un bac L? Tu vas finir caissière...".
Il n'y a rien de plus difficile à changer que les mentalités; et je pense qu'il faudra lutter encore longtemps pour casser cette triste équation : scientifique=génie; littéraire=inutile ... Mais on
est de plus en plus nombreux à y travailler ;)

cat 08/07/2013 16:50

Une personne de plus qui se reconnait dans votre article lu sur Rue 89.
à 42 ans j'ai un master en biologie moléculaire, je travaille dans la recherche et je déteste.
en septembre je retourne à l'école faire du stylisme modélisme ce que je voulais avant que mes parents me disent mais non tu es trop bonne en math, la couture c'est un métier de m...
Mais à quel prix ! que de souffrances, de remises en questions ! d'antidépresseurs !
et l'avenir aussi incertain qu'à 20 ans

Camille 04/07/2013 15:12

Bonjour,

Votre article m'a vivement interpelé & comme bon nombre des "commentateurs" je me suis retrouvée dans votre parcours.
Quand on se demande ce qu'on fait là, dans sa vie d’étudiant du supérieur ou professionnelle, si l'on ose évoquer ces doutes, on craint d'être perçu comme quelqu'un qui crache dans la soupe (à la
réussite sociale).
Parce qu'effectivement il y a des jeunes qui n'ont pas les capacités intellectuelles ou qui ne sont pas "poussés par les parents" comme on l’entend souvent, & donc qui n’ont pas le choix que de
s’arrêter à un faible : niveau d’études, choix de métier, salaire...
Pour autant ce malaise existe bel & bien au quotidien dans le monde étudiant & professionnel.
Je voudrais revenir également sur le commentaire d'Hélène qui a trouvé des images très parlantes & très justes "passer ses journées à s'éteindre intérieurement"...
Par contre je souhaite réagir tout comme elle sur le commentaire parlant d'un « problème de riche ».
Pour cela je me réfère à mon parcours pour dire faux ! Définitivement non ce n'est pas un problème de riche.
J'ai dû me débrouiller à partir de 17 ans pour manger & dormir. J'ai commencé un BTS en alternance en immobilier à l’instar de l'Art & de la photographie qui me passionnaient au lycée.
C'est un choix que j’ai fait toute seule, comme une grande, parce qu'il me paraissait être le plus censé, le plus rationnel, le plus rentable!
Après ce BTS j'ai travaillé pendant 3 ans dans le domaine administratif & eu le niveau social auquel j'aspirais en étant frontalière en Suisse.
J'en parlais avec fierté car d’après moi, du haut de mes 22 ans, la classe sociale c'était l'aspect le plus important !
Je me suis bien vite rendue compte que je me ramollissais intellectuellement, que je m'éteignais, comme l'a dit Hélène.
Où était passé mon envie d’apprendre, mon énergie, ma curiosité ?
Quoi? Avoir un statut social ne fait pas le bonheur? Il faut aussi s’épanouir dans son travail ? Zut alors, j’avais tout faux. Ni une ni deux j’ai pris mon courage à deux mains, j'ai tout plaqué
& décidé de reprendre mes études à l’autre bout de la France.
Pendant 2 ans j’ai renoncé à mon confort, squatté chez des connaissances, vendu ma voiture, prit un prêt étudiant, mangé des pâtes premier prix à l’huile de tournesol & au sel, marché jusqu’à
l’école avec des chaussures qui prenaient l’eau & mon sac toujours du même côté pour cacher le trou dans mon manteau (& celui dans mon ego).
Aujourd’hui je me retourne & je me dis que j’ai eu du cran de le faire. Croyez-vous que j’ai fait tout ça pour travailler dans l’Art ?
Raté : j’ai un master de finance!!
Bam, dans le panneau!! J’ai été capable de remettre en question ma vie & mes priorités mais il m’a fallu 2 ans & tous ses sacrifices, cette insécurité permanente pour finalement revenir à
la case départ, c’est malin !
Mieux vaut en rire mais j’arrive au bout, je suis fière d’avoir réussi à bouffer des heures & des heures de cours dans un domaine qui me paraissait inaccessible & pour lequel j’avais, de la
curiosité certes, mais aucune facilité.
Comme quoi j’ai été une brave fille bien formatée à grand coup d’ascension sociale, de modèles de gens « partis de rien » que je trouvais (& que je trouve toujours) formidables, qui me
faisaient rêver à un statut de cadre sup avec option résidence secondaire.
Car oui, j’ai appris pleins de choses intéressantes, tête bien pleine comme on dit, j’en ai oublié l’essentiel, la passion.
Je ne suis pas là pour faire du misérabilisme & demander l'apitoiement général sur ma petite personne mais j'essaye d'avoir du recul sur mon parcours & si cela peut en amener d'autres à se
poser les bonnes questions tout comme moi à la lecture de cet article alors je prends le risque des critiques.
J’ai 25 ans & autour de moi s’accumulent les collègues trentenaires coincés dans des petites cases parce que « Le Grand ON » leur a dit que c’était ici qu’il fallait « arriver ».
Certains essayent de se réorienter mais que de clichés, que de bâtons dans les roues de certaines hiérarchies ou des collègues qui les catégorisent dans une nouvelle case (encore une !), celle des
enfants capricieux.
Il me reste une dernière année à faire… & que faire ? « ON » me dit de continuer car au point où j’en suis autant finir...
J’en suis là de ma réflexion & que je termine ou pas mon année, j’ai compris une chose : la reconnaissance des autres, que j’ai cherché dans l’acquisition d’un statut ne m’a rendue ni plus
heureuse ni plus épanouie. Alors autant consacrer mon énergie à autre chose :)

Christelle 14/06/2013 16:20

Bonjour et merci!